The lodger

2222 / 2220 / perc (2) / hpe / cordes
Composition : 23 septembre 2014
Création : 3 octobre 2014
Orchestre de région Avignon-Provence
Direction, Sébastien Billard
Durée : 70 minutes (17 scènes)
Non édité
Depuis toujours, le cinéma d’Alfred Hitchcock est considéré comme l’un des plus haut sommet du septième art. Outre ses qualités dramatiques évidentes doublées d’une virtuosité sans égale de la mise en scène, sa dimension musicale nous fascine. Qui n’a pas tressailli d’effroi au son des cordes stridentes de Psychose? Qui ne s’est pas délicieusement perdu dans les méandres harmoniques de Vertigo? Et que dire d’un film dont le climax est spécialement imaginé autour d’un coup de cymbale donné lors d’un concert bien visible à l’écran dans L’homme qui en savait trop?
The Lodger, premier film muet d’Alfred Hitchcock sorti en 1926, renferme déjà toutes ces caractéristiques dramatiques et musicales qui nous évoque presque l’opéra : le Londres brumeux des années folles dans les rues duquel le fantôme de Jack l’éventreur n’est pas loin, un personnage principal énigmatique et puissamment charismatique interprété par la star du moment, Ivor Novello, une jeune femme naïve et touchante qui s’apprête à rencontrer l’amour et ses dangers, le tout sur fond d’enquête policière brillamment orchestrée.
Face à une telle réussite, comment ne pas rêver d’écrire une musique sous forme de ciné-concert qui saurait tout à la fois refaire vivre ce chef d’oeuvre d’avant guerre, proposer aux personnages des incarnations thématiques, donner aux scènes tragiques un espace visuel décuplé par le son et nous faire ainsi ressentir ce thriller comme une aventure du XXIème siècle ? C’est l’objectif que je me suis fixé en composant la musique de The Lodger : faire tout d’abord des choix esthétiques et formels où langage contemporain (musiques d’ambiances, nappes de son, techniques aléatoires, bruitages) croisent un jazz évocateur et décadent sous oublier le lyrisme des valses au charme désuet, l’acidité linguistique de la seconde école de Vienne (Lulu de Berg, Erwartung de Schoenberg) tout en passant par un hommage aux grandes partitions symphoniques composées pour le cinéma (Bernard Hermann, compositeur intimement associé à Hitchcock, ou bien encore John Williams).
C’est ainsi que la musique adopte plusieurs angles de vue. Tantôt illustrative, elle soutient discrètement les événements infimes du quotidien (longues séquences d’intérieur au cours desquelles le drame se noue) en privilégiant la légèreté de l’écriture instrumentale (utilisation des solistes, pas de grandes masses) tandis que de manière lointaine, un vieux gramophone imaginaire (imité par les cuivres avec sourdine) créé une atmosphère poétique et inquiétante. Tantôt spectaculaire, elle décuple la tension des scènes d’extérieur où la foule agglutinée semble aussi bien terrifiée par les cadavres que par les clusters rutilants des cuivres et autres éclatements de percussions. Enfin, la musique adopte également le parti pris du collage anachronique dans certaines situations comme par exemple, lors des défilés de mode où les cake-walk un peu surannés se mêlent de manière anarchique aux rythmes sourds des boites de nuit actuelles.
De nos jours, le regain du ciné-concert donne une chance aux films anciens de résonner à nouveau dans notre époque moderne. C’est cette passerelle entre deux temps, ce croisement entre image et son, ce dialogue artistique renouvelé qui font de ce Lodger musicalisé une aventure passionnante à vivre et ressentir.