Suite du Bateleur

4 tp, 4 cors, 4 tb, 1 tuba, euphonium, 3 perc
Composition : 6 juin 2003
Création : 6 juillet 2003
Ensemble Sur Mesures
Direction, Fabrice Colas
Durée : 20 minutes (5 mouvements)
Editions Jobert
Dans une époque reculée, la légende dit que les sages hiérophantes, dépositaires de la tradition occulte de l’Egypte et se sentant menacés par la destruction prochaine de leur civilisation, cachèrent les secrets de leur doctrine dans un jeu accessible à tous : le tarot.
Ainsi, les adeptes fixèrent donc en images symboliques les axiomes fondamentaux de leur pensée.

De nos jours, plus encore que pour leurs fonctions divinatoires ou le jeu lui même, c’est cette immense richesse de symboles divins, humains et mystiques, cette sorte de « bible à images », qui a attisé mon imaginaire de compositeur.

A travers le choix de six lames du tarot, j’ai conçu cette suite comme une symphonie pour cuivres et percussions décrivant un parcours initiatique à l’image de la vie.

C’est pourquoi Le Bateleur, point de départ des vingt-deux arcanes majeurs du tarot, est l’unique personnage de cette pièce et se place en première position : Il est l’allégorie du commencement, le début d’un cycle. Il incarne la jeunesse et la création. C’est le personnage auquel tout déchiffreur du tarot pourra s’identifier et, par extension, il m’offre la possibilité de rédiger une sorte d’autoportrait en musique. Sa fanfare, ainsi que les éléments mélodiques qui le caractérisent, sont exposés avec franchise et humour : on pourra y trouver un hommage au saltimbanque réunissant la foule du village autour de lui, un clin d’œil à la musique de foire et de cirque.

Second mouvement de la suite, La roue de fortune est un scherzo vif et fougueux. A l’image de la carte qui lui est consacrée, cette pièce de forme tripartite est rédigée dans un esprit ludique et spectaculaire, combinant ainsi les différents aspects symboliques évoqués par le tarot : ascension et exaltation, sensation (illusoire?) de stabilité conséquente du mouvement circulaire, danger de frénésie, risque de chute.

Le motif mélodique du Bateleur y réapparaît avec une presque trop grande assurance : les trompettes grinçantes ainsi que les claviers ricanants le conduisent vers le chaos.

La lune entre alors en scène, exprimant les doutes et le trouble. Mouvement central de la suite, cet hymne à la nuit douce-obscure propose un moment de sensualité nostalgique : les sourdines des trompettes, les glissandos marécageux des trombones ainsi que les hurlements tranquilles des cors tissent une atmosphère langoureuse et méditative. Mais la lune rayonne, et sa lumière, bien que diluée, apporte une confiance dont le choral central, inspiré des harmonies Debussystes, restitue les sensations avec un lyrisme pudique. Malgré tout, la lune ne propose pas de résolution : l’extase trouble qui la caractérise appelle le Bateleur a un moment de rupture.

C’est ici que l’Arcane sans nom prend place. Treizième carte du tarot dont le chiffre se prête à toute les superstitions, sa représentation graphique est célèbre : un squelette portant à la main une faux, et tranchant les membres des personnages qui sont à ses côtés. Contrairement aux idées préconçues, cet arcane n’évoque pas la mort, mais plutôt la transformation radicale, la mutation, suggérant ainsi un espoir de renaissance. Cependant la violence de cette lame a généré le choix d’un effectif instrumental dont les combinaisons sont nouvelles : première apparition des timbales dans l’œuvre, utilisation exclusive des percussions sans hauteur déterminée (toms, caisse claire, fouet…) par opposition aux mouvements précédents, écriture des instruments dans leurs registres extrêmes. Le ton est celui d’un rituel aux allures de danse, alliant la brutalité à l’exaltation.

Mais déjà, la trompette solo entame un appel qui préfigure le dernier mouvement. Celui-ci rassemble les deux derniers arcanes du tarot : Le jugement et Le monde. Cartes évoquant la spiritualité et le divin, symboles de conclusion, elles suggèrent l’écriture d’une musique qui tend progressivement vers l’apaisement. Après l’interlude, le motif du Bateleur ainsi que la fanfare qui lui est associée sont de nouveau entendus, libérés de toute tension harmonique, de toute contrainte rythmique. La tonalité générique de la suite (fa majeur) prend définitivement sa place dans ce final avant de s’ouvrir vers un accord cadentiel polytonal qui suggère la possibilité d’un ailleurs, d’un univers sonore que l’auditeur pourra s’imaginer.